lundi 30 mai 2016

► ELLE (Cannes 2016)

Réalisé par Paul Verhoeven ; écrit par David Birke, d'après l’œuvre de Phlippe Djian


... La pulsion de l'effraction


On n’avait plus revu le néerlandais Paul Verhoeven à Cannes depuis ce fameux mois de Mai 1992 où le devenu culte Basic Instinct avait non seulement était projeté en ouverture du festival mais était également en lice pour la palme d’or. Le jury, présidé par un certain Gérard Depardieu, avec entre autres Pedro Almodovár comme membre, n’avait cependant pas récompensé le sulfureux film qui, en revanche, consacra Sharon Stone. Le retour de Verhoeven cette année sur la croisette était donc un évènement, d’autant plus qu’il venait y présenter en compétition officielle son premier film en langue française avec en tête d’affiche une actrice qui n’a plus besoin d’être révélée : Isabelle Huppert (mais on connait le verdict depuis dimanche : pas de prix pour le film). On le sait peu mais c’est en France que le réalisateur hollandais, alors jeune étudiant expatrié, s’est découvert une passion pour le cinéma, avec Elle, il effectue comme un retour aux sources puisque le film se déroule en France avec une distribution française et n’est autre que l’adaptation d’un roman (Oh…) de Philippe Djian (à qui on devait déjà 37°2 le matin). Cinéaste hétéroclite, Verhoeven, loin de se figer dans un style ou un genre, est le spécialiste du grand écart cinématographique : passant aisément de RoboCop à Black Book et de Starship Troopers à Elle. Sans oublier ses premiers films néerlandais qui tranchent avec ses productions ultérieures. Jamais là où on l’attend, le réalisateur hollandais sait se renouveler, sa dernière réalisation était d’ailleurs un projet participatif et interactif (Tricked, sorti directement en vidéo chez nous au vu de sa forme atypique). Cela fait donc dix ans que Verhoeven n’avait pas proposé un long-métrage, avec Elle, il confirme un retour en grande forme : ses obsessions sont intactes et éclatent sur l’écran avec une virulence trouble. Elle, c’est Michelle, une femme divorcée, patronne d’une boîte de développement de jeux vidéo à qui il arrive un drame. Violée chez elle par un inconnu masqué, elle ne semble pas prendre conscience de ce qui s’est passé. Refusant de porter plainte, elle change à peine ses habitudes, mais voilà que l’intrus mystérieux commence à lui envoyer des messages suggestifs…  Empruntant la trame du thriller, Paul Verhoeven s’en émancipe rapidement pour pénétrer les travers psychologiques d’une femme et de son entourage dans un film pulsionnel étrange et dérangeant.

Si le titre la désigne par un pronom personnel, c’est qu’il renferme à lui seul la personnalité complexe et mouvante de Michelle : elle est représentée par cette appellation féminine comme autant d’incarnations possibles. Elle, c’est la femme, chef d’entreprise sympathique mais qui sait ce qu’elle veut, c’est aussi une mère irritée par les choix de son grand dadais de fils, elle est également une fille en conflit permanent avec une mère excentrique adepte des jeunes hommes. Michelle se révèle aussi être une amante, n’hésitant pas à s’amuser avec le mari de son associée et meilleure amie (Anne Consigny). Tout comme elle est une voisine troublée par l’homme d’en face (Laurent Lafitte). Enfin, elle est une victime, hier comme aujourd’hui, car cette femme a un lourd passé. Sujet principal multiple donc d’une histoire qui s’ouvre dans une violence crue qui n’étonnera pas ceux qui connaissent le cinéma du néerlandais. Plusieurs de ses films (Katie Tippel, La chair et le sang ou encore Showgirls) avaient déjà mis en scène des viols sauvages, si le réalisateur fait ici preuve d’une certaine retenue, l’assaut n’en n’est pas moins révulsif. L’immédiateté de l’action ne laisse pas au spectateur le temps de s’accoutumer : ce choix le met dans l’inconfort et lui fait ressentir brutalement  le déchaînement à l’œuvre sur l’écran. Cette violence éruptive qui surgit du noir inaugural (on entend d’abord avant de voir) précise déjà le propos de pensées refoulées, de pulsions sombres tapies dans les recoins de l’âme que le film va rendre conscientes. Car bien que Michelle semble bizarrement banaliser cette agression (elle l’annonce à ses amis sans s’émouvoir), cette distanciation apparente cache une préoccupation réelle (elle fait quand même changer les serrures) mais qu’elle gère presque en dilettante. Ses souvenirs de l’agression la laissent moins traumatisée que pensive. Ce qui crée un surprenant décalage mais donne tout son intérêt au film.

Bien qu’elles soient martyrisées dans beaucoup de ses films, les femmes sont presque toujours la figure centrale chez Verhoeven, et ce dès son premier long-métrage (Business is business), elles font preuve de caractère et tiennent tête aux hommes, voire les manipulent, dans leur intérêt (telle la veuve noire du baroque et formaliste Le quatrième homme) ou pour leur survie (la juive résistante de Black Book). Michelle succède donc à ses consœurs et fait preuve de dérision face à l’adversité, elle qui traîne dans son sang un horrible héritage. Le film fait d’ailleurs de ce motif sanguin une manifestation corporelle qui lui colle à la peau : de la marque intime du viol à la photo de son enfance, cette couleur est comme une trace qui la hante, elle en redemande pourtant même par procuration (allusion à l’effusion d’hémoglobine qu’elle souhaite pour son jeu vidéo). Car les liens du sang sont bien ce qui irriguent le film, qui, sous couvert de thriller, aborde la relation familiale dans tout son dérèglement : prise entre une mère dont elle ne comprend pas les mœurs et un fils dont le comportement l’exaspère, elle ne peut s’empêcher non plus de se mêler de la vie amoureuse de son ex-mari (Charles Berling). La réjouissante scène du repas de Noël montre tout le paradoxe d’une femme qui aime se faire chef d’orchestre de l’intime avec une certaine perversité. Isabelle Huppert, dans un rôle où elle se fait sérieusement malmenée, propose une incarnation sans faille de cette femme ambivalente, saisissant subtilement dans son ton et ses expressions, la contradiction des sens. Elle est un film en trompe-l’œil qui traque les pulsions pour mieux les extérioriser dans un jeu sadique où Éros et Thanatos sentent le soufre. 

Publié sur Le Plus de L'Obs.com

lundi 23 mai 2016

► JULIETA (Cannes 2016)

Écrit et réalisé par Pedro Almodóvar, d'après l'oeuvre d'Alice Munro


... Au fille de la mémoire
 

Cinéaste qui a toujours su faire la part belle aux femmes, Pedro Almodóvar provoque à chaque fois la sensation lors d’une montée des marches toujours glamour accompagné de ses actrices du moment. Le festival leur a d’ailleurs rendu hommage avec un mémorable prix d’interprétation féminine collectif pour Volver en 2006. C’est la sixième fois que le flamboyant cinéaste espagnol investit la croisette, faisant partie des grands habitués de ce barnum festif et étoilé qui annonce l’été. Reconnu tardivement par le festival (il faudra attendre 1999 et Tout sur ma mère) qui lui décerne le prix de la mise en scène pour sa première sélection, Almodóvar aura presque reçu l’éventail complet des récompenses cannoise (il a en effet également obtenu le prix du scénario pour Volver et le prix de la jeunesse pour La piel que habito) mais la palme d’or, elle, se fait attendre. Alors qu’il a obtenu des Césars, des Oscars et des Goyas pour ses œuvres, les jurys cannois lui ont pour l’instant préféré d’autres réalisateurs. Le festival ne ménage cependant pas ses efforts pour le voir distinguer puisqu’il est régulièrement sélectionné en compétition officielle. Julieta saura-t-il séduire le jury au plus haut point ? Trois ans après sa fantaisie aérienne (Les amants passagers), le cinéaste ibérique revient avec un film moins léger sur la destinée sentimentale et existentielle d’une femme, à travers différents âges de la vie, dont le prénom donne au film son titre. Julieta est en passe de quitter Madrid pour suivre son compagnon au Portugal, non sans difficulté car cette ville est celle qui l’a accueillie après un drame familiale et dans laquelle elle s’est reconstruite. S’en aller, c’est laisser derrière elle une histoire chargée que la rencontre fortuite avec l’ancienne meilleure amie de sa fille Antía va raviver. Voilà douze ans que Julieta n’a plus de nouvelles de cette dernière. Ce rappel soudain à un passé aussi heureux que douloureux la bouleverse et motive sa décision de renoncer à son départ. Elle commence alors l’écriture d’un long récit en forme de lettre à sa fille et qui sera celui du film… Almodóvar réalise un drame féminin attachant et délicat sur le souvenir et la culpabilité.

Les histoires familiales ont souvent été des nœuds d’intrigues fortes dans le cinéma d’Almodóvar et Julieta en fait désormais partie. Les personnages de mères sont ainsi récurrents : de Becky (Talons aiguilles) à Irène (Volver) en passant par Manuela (Tout sur ma mère), toutes ont marqués de leur présence les films du cinéaste. C’est un rôle évolutif qu’incarne cette fois-ci le personnage de Julieta : elle est d’abord cette mère qui décide de se souvenir après avoir tenté de s’imposer l’oubli puis elle redevient, à la faveur d’un flash-back qui dure presque tout le film, la jeune femme qu’elle était. Il était important de choisir deux actrices qui feraient naturellement le lien entre elles, entre ces périodes de vie contrastées : Emma Suárez est donc la Julieta du présent (nouvelle venue chez Almodóvar, elle a été l’actrice fétiche d’un autre réalisateur espagnol, Julio Medem) tandis qu’Adriana Ugarte incarne la Julieta d’hier (première fois aussi chez Almodóvar pour cette jeune actrice pétillante). Un duo d’actrices inédit donc qui sied parfaitement à l’univers du réalisateur, l’aînée donne au rôle toute la fragilité d’une femme qui se craquelle et la seconde apporte sa fraîcheur et sa vivacité tout en sachant prendre le tournant de la gravité. Car c’est à une palette de sentiments que nous convie le film. A travers ce récit, il est question d’amour, de perte et d’incompréhension : pourquoi et comment une femme en arrive-t-elle à effacer de sa vie sa fille chérie ? « Se souvenir, c’est s’écorcher » écrivait Françoise Giroud (Gais-z-et contents): le destin se charge de confronter Julieta à une blessure faussement cicatrisée. Almodóvar orchestre la mise en scène de la rencontre avec l’ancienne amie d’Antía dans cette optique : la brusquerie est de mise à ce coin de rue qui laisse apparaître en évidence un reluisant panneau « Sens interdit ». Motif symbolique qui désigne une voie sur laquelle Julieta avait tiré un trait et qu’elle se refusait à emprunter, pour son bien. Braver l’interdit devient alors plus fort et l’écriture libère ce qui était refoulé, voire pourrait apporter des réponses à des questions oubliées. 

De sa fille, Julieta n’a conservé qu’une photo déchirée qu’elle recolle morceaux par morceaux, faisant d’un portrait souriant, le puzzle d’une mémoire blessée, à l’image du film qui remonte le fil d’événements dont on ne perçoit pas la tragédie. Et c’est bien cet éclairage qui manque à une mère dépossédée d’une partie d’elle-même : elle ne voit pas ce qui les conduiront, elle et sa fille, à n’être plus que des souvenirs désincarnés. De la rencontre avec Xoan, qui deviendra le père d’Antía, jusqu’au vide d’un appartement, relique du passé, Julieta se livre et se délivre dans ce qui est un voyage mouvementé en elle-même. Philologue de métier, elle ne se doute pas que cette mer qui a porté Ulysse vers l’île de Calypso et dont elle étudie l’histoire avec ses élèves, lui apportera ses propres remous. Ce paysage maritime idyllique qui s’observe depuis la fenêtre de la maison qu’elle occupe avec Xoan et leur fille participe de ce regard qui voit sans voir : le calme ne laisse pas présager la tempête. La profession de Julieta est donc loin d’être anodine : comme avec un texte antique, elle va finalement se pencher sur son passé et ce qui est un pénible effort lui permettra alors peut-être d’entrevoir des convergences qu’elle n’avait pas soupçonnées. Si Julieta est la figure féminine principale, elles sont nombreuses à peupler ce passé : outre Antía, il y a sa meilleure amie Bea, Ava, l’amie d’enfance de Xoan et Marian la gouvernante (la fidèle Rossy de Palma). Chacune porte en elle un morceau d’une histoire aux souvenirs communs. Almodóvar ajoute à sa galerie le portrait touchant d’une mère ayant dû se résoudre à l’oubli pour vivre et ne plus subir, Julieta est un film sur l’héritage humain et sur ce qui subsiste envers et contre tout à l’intérieur de nous.

Publié sur Le Plus de L'Obs.com

18/05/2016

vendredi 20 mai 2016

► MONEY MONSTER (Cannes 2016)

Réalisé par Jodie Foster ; écrit par Jim Kouf, Alan DiFiore et Jamie Linden


... Ne zappez pas !


C’est la seconde fois que le festival de Cannes accueille Jodie Foster en tant que réalisatrice après lui avoir permis de monter les célèbres marches à ses débuts d’actrices grâce à ce qui deviendra un film mythique : le Taxi Driver de Scorsese en 1976. Si on connaît bien l’américaine francophone pour ses nombreux rôles, le public ne l’a vraiment découverte réalisatrice que récemment avec Le complexe du castor où elle dirigeait et donnait la réplique à Mel Gibson. Comme Money Monster, le film avait également été présenté hors compétition à Cannes en 2011 et avait permis de faire découvrir cette autre facette d’une femme décidément talentueuse. Jodie Foster n’en était pourtant pas à sa première réalisation : elle est passée derrière la caméra dès 1991 avec Le petit homme, un drame sensible sur un enfant surdoué puis avec Week-end en famille où elle poursuivait son exploration des relations mouvementées au cœur de la cellule familiale. Si ses histoires précédentes avaient pour cadre la maisonnée, c’est dans un studio que vont s’agiter désormais les membres d’une famille d’un autre type: celle d’une émission de télé. En effet, aux pères, mères et autres enfants se substituent présentateur, réalisatrice et techniciens autour desquels un événement inattendu va transformer une émission boursière diffusée en direct en un tragique mais révélateur  moment de télévision. Lee Gates est le présentateur vedette de « Money Monster » : un show qui traite des fluctuations du Dow Jones sous la forme d’une émission de variété. Excentricités et jingles tape-à-l’œil sont de mise pour le survolté Lee qui donne aux informations financières des allures de fête foraine ! Patty, sa réalisatrice, s’est résolue à la désinvolture de son camarade et orchestre du mieux qu’elle peut les libertés qu’il prend. Mais ce jour-là, ce barnum va cesser de faire rire quand un citoyen lésé prend en otage le présentateur devant des millions de téléspectateurs rivés à leurs écrans… Jodie Foster livre un thriller monétaire à fleur de caméra au suspense énergique qui questionne le rôle des médias comme des puissants.

A l’heure où la télévision voit son audience décliner, tous les moyens sont bons pour faire exister une émission et attirer les foules. C’est ce qu’a réussi à faire Lee (un George Clooney convaincu et convainquant) en faisant de la bourse de l’info-spectacle : il se déguise et se trémousse aussi rapidement que chutent ou augmentent les valeurs des capitaux. Jodie Foster plante le décor et donne le ton via un montage saccadé et une effervescence créée par le balai des personnages autour d’un plateau clinquant où la couleur verte du dollar américain domine dans le logo même de l’émission. Ce mélange des genres (la bourse, présente en permanence via le bandeau déroulant) et les happenings (Lee qui mime un combat de boxe) sera d’ailleurs source de confusion : l’irruption sur le plateau du preneur d’otage est d’abord perçue comme une blague. Tel est pris qui croyait prendre. A force d’avoir exposé ses conseils financiers dans des vitrines criardes (voir les couleurs acidulées de l’habillage vidéo), l’émission a fait oublier qu’il s’agissait d’argent et de placements qui avaient leur part de risque. Kyle, le citoyen armé, représente le spectateur aveuglé par la lumière d’une émission dont le présentateur est devenu prescripteur. Ruiné suite à la chute spectaculaire des actions d’une société pour laquelle Lee avait encouragé son audience à investir, Kyle impose sa prise de parole en empruntant les mêmes canaux que ceux qui l’ont conduit à sa perte : les médias. De la même façon, Gérard Lanvin se retournait contre l’animateur d’une chasse à l’homme télévisée dans le précurseur Le prix du danger (Boisset, 1982) et Jean Yanne s’offrait une diffusion en eurovision pour exprimer sa rancœur à la société en prenant en otage le public d’une émission dans Armaguedon (1977), un film oublié d’Alain Jessua.  En exigeant le direct, Kyle s’assure d’une audience record dont le but, contrairement aux chaînes, n’est pas le profit, mais la possibilité de faire passer son discours en mettant l’émission face à ses propres affirmations. Jodie Foster utilise évidemment la mise en abyme que lui permet son dispositif pour acculer le présentateur. La séquence où il est face à la vérité de ses propres images rediffusées est éloquente.

Money Monster exploite à bon escient les ressources audio-visuelles du studio de télé : si l’émission a viré au drame, elle n’en demeure pas moins diffusée en direct et Patty (en forme, Julia Roberts retrouve enfin un rôle consistant après des années de fadeur) reprend vite ses instincts de réalisatrice. Telle Eva Mendes dans le très grinçant Live ! , qui pointait les dérives d’une industrie télévisuelle toujours avide de sensationnalisme, Patty met en scène la prise d’otage en professionnelle qu’elle est, faisant même déplacer un caméraman pour avoir un meilleur angle de vue ! Elle se montre néanmoins beaucoup plus humaine et tente de guider Lee à travers son oreillette, lui fournissant des informations pour débloquer la situation et faire d’un show une émission journalistique sur le tard. Car au-delà de l’inversion des rôles entre un présentateur devenu auditeur et un preneur d’otage propulsé orateur, c’est toute l’émission qui effectue sa mue lors de cet événement. Les gimmicks vidéo humoristiques laissent la place à des duplex incisifs et à une enquête sur le terrain : la rédaction se fait investigatrice quand elle comprend que la perte spectaculaire de la valeur des actions de la société en cause cache quelque chose d’anormal… La prise d’otage se double ainsi d’une course contre la montre haletante qui tient les téléspectateurs de l’émission comme les spectateurs du film en alerte. Démultipliant les sources de diffusion, Jodie Foster réalise un film accrocheur en prise avec son époque qui souligne la puissance d’images communicatives comme leurs limites (l’échec de l’appel de Lee à un achat massif d’actions). « Dans notre culture, il faut passer à la télé pour compter » entendait-on dans Live ! : Kyle, lui, veut moins exister que prouver une injustice dans un monde financier pour qui un citoyen n’est qu’une promesse monétaire, mais en devenant à ses dépens cette attraction télévisuelle qu’il a tenté d’enrayer.

Publié sur Le Plus de L'Obs.com

19/05/2016

► GREEN ROOM (2016)

Écrit et réalisé par Jeremy Saulnier


... Quand surgit la sauvagerie


Sorti discrètement sur nos écrans en juillet 2014, Blue Ruin avait été remarqué et distingué à Cannes l’année précédente en y recevant le prix de la critique internationale, ce qui avait permis de découvrir le prometteur Jeremy Saulnier. Green Room, sélectionné à son tour à Cannes en 2015 pour la Quinzaine des réalisateurs, est le troisième long-métrage du réalisateur américain, adepte du cinéma de genre. Si son premier essai cinématographique (Murder Party en 2007, resté inédit chez nous) lorgnait du côté de la comédie horrifique, Blue Ruin empruntait avec talent les sillons du revenge movie dans un style singulier qui avait séduit les critiques. Le cinéaste faisait d’un homme terrassé par la douleur, un vengeur iconoclaste, à la fois actif et apathique, lancé dans une quête meurtrière. Créateur d’ambiance anxiogène, Jeremy Saulnier, qui est son propre scénariste, sait concocter des histoires qui lui permettront d’exploiter sa mise en scène. Son film précédent se concluait d’ailleurs lors d’un huis-clos haletant aux cadrages ciselés. Cet intérêt pour les lieux fermés continue de le travailler puisqu’il en fait dans Green Room l’élément principal et le moteur de l’action. En effet, un groupe de hard-rock composé de jeunes musiciens : trois garçons et une fille, parcourent les routes à bord d’un van afin d’assurer leurs concerts à travers le pays. A la suite d’un imbroglio, ils sont contraints de jouer dans un endroit peu recommandable : un bar glauque situé en forêt et fréquenté par des skinheads. Ils ne savent pas encore qu’il va leur falloir faire bien plus qu’honorer leur contrat. Témoins d’un meurtre, les voilà piégés dans l’espace confiné d’une loge : que faire quand le seul choix qui s’offre à vous est la mort ? Empruntant certaines données au genre hybride du survival, Green Room substitue une nature hostile à une autre, bien pire : la nature humaine. Comme il avait su le faire dans Blue Ruin, Jeremy Saulnier digère les codes pour que surgisse du carnage la part de sauvagerie enfouie en chacun, tout en faisant bouger avec pertinence les lignes entre alliés et adversaires. 

Là où le récent Desierto offrait un terrain de chasse à ciel ouvert à un frontalier xénophobe, Green Room séquestre sur un terrain restreint deux Amériques dont elle va éventrer les relents diaboliques et nauséeux. On retrouve dans le film de Jeremy Saulnier le drapeau confédéré, aperçu également dans celui de  Jonás Cuarón, tous deux pointent l’ancrage d’idéologies qui couvent sur un territoire. Du désert californien à la forêt profonde où échouent le groupe, il n’y a qu’un film. Terrés loin de la civilisation, ces extrémistes y cultivent l’entre-soi : l’arrivée des jeunes est une intrusion de cette société dont ils se sont exclus. Les amateurs du genre savent que cette Amérique profonde est le terreau cinématographique de toutes les déviances et de tous les dangers (monstres, rednecks…), le réalisateur brouille cependant ce manichéisme classique et va s’amuser à montrer différemment des comportements attendus. La sortie de route inaugurale du van (dans le champ de maïs) a valeur d’annonce d’un virage brusque dont personne ne sortira indemne. Ce qui est littéralement un écart de conduite va se transposer à tout le groupe lorsqu’il va se trouver dans une situation inextricable. Il leur faudra perdre leurs réflexes civilisés pour gagner de l’espérance de vie (comme lorsque que tous assistent résignés à un étouffement provisoirement salvateur) quant au contraire certains des skinheads vont révéler un visage surprenant. Green Room déplace ainsi le curseur de la cruauté tout en intervertissant les rôles de dominants et dominés, à l’intérieur même des amis retranchés. Ce n’est pas un hasard si ce sont précisément les deux jeunes qui semblent les plus fragiles psychologiquement qui vont s’avérer les plus coriaces. Le bunker se transforme en lieu de passage pour rite initiatique sanglant, d’un côté comme de l’autre, l’un des adversaires gagne ses galons (ici des lacets rouges) en prouvant sa fidélité tandis que l’un des musiciens bascule et se meut en combattant (marqué entre autres par le rasage du crâne, comme le faisait Kevin Bacon dans Death Sentence). L’effet cathartique de leur musique (voir le ralenti sur la foule en transe) a changé de statut : la virulence n’est plus dans les paroles et les accords (eux qui plaidaient pour l’adrénaline d’un concert), mais dans les actes.

Green Room respecte les trois unités : temps, lieu, action, qui donnent au tragique cette promiscuité tendue car le décor reste sommaire et c’est la porte de la loge qui focalise l’attention, elle est le seul passage entre le dedans et le dehors, l’unique séparation entre la vie et la mort. L’héroïne de l’angoissant 10 Cloverfield Lane était enfermée avec son  geôlier, ce qui n’est pas le cas ici mais ce qui rend finalement l’évasion plus ardue puisque le groupe doit se mettre en danger pour s’extraire, à moins qu’il n’inverse la situation mais faire entrer la barbarie veut dire se mettre à son niveau. L’idée d’une frontière poreuse entre deux types de comportements humains se trouve ainsi caractérisée par le jeu des intrusions successives. Autre particularité : la riposte construite des skinheads qui démontre leur froide préparation, ils préfèrent faire intervenir des chiens de combat pour simuler une violation de propriété et protéger leurs arrières. Des deux côtés, on pense l’affrontement dans une démarche de survie à court ou à long terme selon le camp. Les jeunes laissent jaillir une violence à la hauteur de leurs bourreaux et l’unité ne se fait pas forcément entre alliés supposés. Le titre du film (trompeur en traduction littérale) désigne la loge et donc un endroit qui n’est pas anodin, à la fonction déterminée : c’est là que les artistes se préparent avant leur prestation. Or, tous se transforment en effet dans ce qui est devenu l’antichambre des horreurs : ils y laisseront bien plus que leur ancienne vie. Même si on aurait aimé que le film aille encore plus loin dans sa différence, Green Room s’avère accrocheur et d’une mordante efficacité. 

Publié sur Le Plus de L'Obs.com

27/04/2016