mardi 6 juin 2017

► L'AMANT DOUBLE (Cannes 2017)

Écrit et réalisé par François Ozon, d'après l’œuvre de Joyce Carol Oates


... La peur au ventre


François Ozon est le mal aimé des récompenses et les Césars puis le festival de Cannes de cette année l’ont confirmé : l’élégant et original Frantz (nommé 11 fois !) n’a reçu que le césar de la meilleure photographie tandis que son nouveau film L’amant double est reparti bredouille du festival cannois qui fêtait ses 70 ans. On pensait pourtant que la malédiction du cinéaste avait culminé en 2003 et ce qui fut une soirée cauchemardesque pour le réalisateur de 8 femmes (12 nominations et…rien) mais la suite ne fut pas plus fructueuse. Seul le festival de San Sebastian a su le gratifier de prix à plusieurs reprises dont deux Coquillages d’or pour Le refuge et Dans la maison, mais point de récompenses françaises majeures. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir du talent et une audace certaine même si cela ne lui réussit pas toujours (voir l’atypique Ricky). Le prolifique réalisateur (pratiquement un long-métrage par an) revient donc avec un film très différent du précédent et un genre qu’il n’a pas tant abordé que cela, à savoir le thriller. Il y a bien eu à ses débuts Les amants criminels puis le fameux Swimming pool mais depuis les comédies dramatiques avaient été de mise. Avec L’amant double, Ozon, sans abandonner ses thèmes fétiches (amour, sexualité, introspection), les enveloppe d’une angoissante noirceur qu’on lui connait peu. Adapté de l’ouvrage Lives of the twins (1987), de l’américaine Joyce Carol Oates (que Laurent Cantet avait déjà adapté en 2013 avec Foxfire), l’histoire de L’amant double, comme le suggère son titre, va s’articuler autour de la duplicité. Chloé est une jeune femme mal dans sa peau, victime de maux de ventre depuis son enfance sans raisons cliniques, elle finit par se sentir prête à consulter un psychiatre. C’est Paul Meyer qui la reçoit en consultation : se sentant en confiance avec lui, elle se livre sur sa vie et ses névroses. Plus les séances passent, plus elle retrouve un équilibre jusqu’à ce que Paul décide de mettre un terme aux séances : il ne peut rester son psychiatre car il lui avoue ses sentiments, qui s’avèrent réciproques. Désormais en couple, Chloé fait un jour une découverte qui va bouleverser cette nouvelle existence : Paul a un jumeau caché, Louis, également psychiatre, mais là où l’homme qu’elle aime est un professionnel conventionnel, l’autre a des méthodes bien différentes. Chloé s’engage alors dans des séances moins psychologiques que physiques avec ce trouble double… Même s’il se laisse parfois emporter par la tentation de l’excès, Ozon livre néanmoins un film gémellaire anxiogène à l’ambiguïté baroque.

Frantz avait fait la part belle au formalisme de la mise en scène avec un travail sur une colorimétrie alternant le noir et blanc et la couleur, L’amant double et son thème se prête à une réalisation qui fait du reflet et de la dualité des motifs récurrents qui habillent les images. Les séances entre Chloé et Paul sont assez finement traitées sur un mode elliptique où ce qui se passe dans le cadre en dit plus que les quelques mots échangés. Les fondus enchaînés abolissent la distance entre l’écoutant et la patiente, concrétisant un rapprochement qui n’a pas encore eu lieu et instaurant dans cette relation intime une proximité rythmée par la duplicité (usage du split-screen). La dernière séance est d’ailleurs éloquente quant à la rupture qu’elle opère : la caméra change de point de vue et de l’intérieur bascule à l’extérieur pour filmer ceux qui sont sur le point de devenir un couple et donc de changer de statut (ce passage intérieur/ extérieur sera d’ailleurs le mouvement du film, qui, comme une psychanalyse, va drainer le refoulé pour le mener à la surface). Cet inversement est doublé par l’attitude de Paul qui, avare de mots, se laisse aller à parler tandis que c’est Chloé qui pose les questions. Un retournement qui annonce celui de l’histoire : c’est la patiente qui devient l’enquêtrice, cherchant à percer le mystère de celui qui a mis son âme à nue. Les premières scènes installent de grands motifs hitchcockiens (l’œil, le sexe, la spirale), tous connectés à Chloé qui est comme happée par eux. Le gros plan sur l’œil n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui, mythique, de Catherine Deneuve qui ouvrait magistralement le Répulsion de Polanski, et où il était, précisément, question de dérèglement psychique et de désir. Car Chloé elle-même n’est-elle pas en train, au contact du pervers Louis, de devenir autre ? N’est-ce pas sur ses cheveux coupés que s’ouvre le film : un changement externe, prélude à celui, interne, en gestation.

Chloé (Marine Vacth, qu’Ozon à révéler dans Jeune & Jolie, tour à tour provocante, fragile, en perdition) se meut en une silhouette androgyne qui ajoute à sa curiosité, frêle jeune femme prise entre un feu rassurant et un autre dévorant. Paul est aussi mesuré que Louis est bestial (il va de pair avec son animal fétiche, un chat singulier). « Nous n’avons pas du tout les mêmes méthodes » assure-t-il à une Chloé qui devient secrètement la patiente du frère jumeau de son amant (Jérémie Renier, qui retrouve le réalisateur pour la troisième fois). Et en effet : exploitant une fascination qu’elle arrive mal à dissimuler, il fait d’elle une victime consentante d’un jeu pervers entre dominant et dominée, attraction et répulsion.  L’objet de la découverte devient objet de fantasmes aussi dérangeants que malsains : la scène d’amour où le duo se métamorphose en quatuor, sur une musique angoissante qui sert particulièrement le propos, est un climax qui pointe l’agitation psychologique dont souffre la jeune femme depuis sa rencontre avec Louis. La duplicité de ses hommes semble la contaminer et son environnement ne fait qu’entretenir l’étrange. Ozon exploite avantageusement le Palais de Tokyo et ses installations d’art moderne (où Chloé travaille comme gardienne) pour distiller une atmosphère qui est comme la projection de ce qui la ronge. De la même façon, la question de la filiation ne se cantonne pas à celle des frères : elle est entretenue par la présence d’une voisine de palier intrusive et bizarre (Myriam Boyer), vivant dans le souvenir de sa fille internée. S’inspirant d’un cinéma a priori éloigné du sien (De Palma « Sœurs de sang », Cronenberg « Faux- semblants »), le cinéaste surprend encore et propose un film étonnant, une maïeutique crue à l’ambiance affolée soignée.

05/06/2017

jeudi 25 mai 2017

► RODIN (Cannes 2017)

Écrit et réalisé par Jacques Doillon


... La beauté du geste


A l’occasion du centenaire de sa disparition, le sculpteur Auguste Rodin est célébré : outre une rétrospective au Grand Palais, il y a donc ce film de Jacques Doillon, présenté en compétition à Cannes. Ce qui constitue en soi un événement puisqu’il n’avait plus concouru dans cette catégorie depuis 1984 et La Pirate ! Son film est néanmoins incarné par un acteur qui lui a eu récemment les honneurs du festival cannois : Vincent Lindon y a en effet obtenu le prix d’interprétation masculine en 2015 pour son rôle dans La loi du marché. Ce n’est pas la première fois que Jacques Doillon s’intéresse à des personnages faisant partie du patrimoine culturel : on se souvient qu’il avait mis en scène la relation entre les écrivains Benjamin Constant et Germaine de Staël dans Du fond du cœur (1994). Mais cela reste néanmoins une exception dans sa filmographie, à laquelle s’ajoute désormais ce portrait du sculpteur aux œuvres iconiques. Vincent Lindon avait en revanche déjà eu l’occasion d’interpréter un personnage historique, en l’occurrence le docteur Charcot, dans Augustine (2012). Et qui dit Rodin dit Camille Claudel : l’élève devenue sa maîtresse dans une relation aussi stimulante qu’orageuse, cette histoire de passion amoureuse et créatrice qui s’entremêle avait tout pour séduire un cinéaste qui depuis plus de 40 ans déjà dépeint les amours troublées et troublantes de couples à tous les âges de la vie : que ce soit les adolescents de La fille de 15 ans (1989), les adultes polyamoureux du Mariage à trois (2010) ou encore de la jeune Camille qui veut donner son amour au Premier venu (2008). Les sentiments dans tous leurs états, ça le connaît, et il fallait bien la finesse de son approche pour s’immiscer dans l’intimité de ces deux artistes qui ont un temps lié leur art et leur cœur. Comme l’indique le carton liminaire : le film commence avec un Rodin qui, à 40 ans, va enfin acquérir la reconnaissance. L’état vient de lui commander ce qui restera son œuvre la plus monumentale, bien qu’inachevée, sa Porte de l’Enfer, d’après La Divine Comédie de Dante. Le film va suivre ces années fructueuses qui verront éclore certaines de ses œuvres les plus emblématiques comme se faner sa relation avec Camille Claudel avec, tel un fil rouge, la création de sa statue de Balzac qu’il lui faudra imposer comme on impose un style. C’est avec la beauté d’un geste gracile que Doillon réalise un portrait d’une douceur passionnée où l’image est comme la main qui palpe la matière.


L’artiste face à son œuvre : ainsi s’ouvre Rodin dans un subtil plan séquence, une image en continue comme une masse de terre, un bloc, qui deviendra sculpture, qui deviendra film. La séquence opère d’ailleurs un signifiant retournement de posture puisqu’elle s’achève par un Rodin qui nous fait désormais face : la silhouette anonyme s’est muée en figure adoubée. « Je n’étais personne avant » confesse-t-il plus tard à un Cézanne en manque de reconnaissance. Doillon installe par la même occasion l’indissociable Camille Claudel (Izïa Higelin, confirmant avec aplomb son césar du meilleur espoir féminin obtenu en 2013) qui par sa perspicacité et son caractère enjouée se fait un exégète séduisant et réconfortant. Leur relation est au cœur du film qui peut être vu comme le contre-champ de celui de Bruno Nuytten (Camille Claudel, 1988, avec Isabelle Adjani et Gérard Depardieu) qui suivait le parcours spécifique, en dehors de l’atelier de Rodin, de l’artiste au destin tragique. Le cinéaste instaure à ce propos une approche formelle qui réunit à l’écran le trio qui les constitue : lui, elle et la sculpture. En effet, de nombreuses scènes s’organisent avec ce principe comme disposition géographique : les deux protagonistes dialoguent longuement avec au centre de l’image, et entre eux, une œuvre. A deux reprises, il y a d’ailleurs une analogie entre la statue et le corps à corps entre les amants : tout d’abord avec « Je suis belle », qui voit un homme porter la femme accroupie, qui devient Rodin faisant corps avec Camille au lit dans la scène qui suit ; puis « La valse » de Claudel qui conduit les amoureux a esquissé un pas de danse. Ce mimétisme de la mise en scène explore délicatement la liaison tant artistique que physique entre les deux créateurs et comment cela les influence et les marque. Rodin ne s’adressera-t-il pas seul face au visage de plâtre de son amante (L’Adieu) à la lueur d’une bougie mélancolique ? De même, L’implorante de Camille Claudel, dont il découvre dans le film une version primitive, prend-elle une valeur tristement sentimentale à l’aune de leur histoire, tel un dialogue artistique à distance. 


L’homme aimant (mais pas exclusif, ce qui précipitera sa rupture avec Camille) va ainsi de pair avec l’artiste qui fait preuve de la même détermination dans son travail même s’il se heurte parfois à l’incompréhension de ses contemporains : Les Bourgeois de Calais en sont un exemple frappant alors qu’ils sont exactement ce que recherchait Rodin. Il fait presque s’animer les personnages en demandant à ses modèles de tournoyer autour, inscrivant son œuvre dans le vivant tel qu’il le conçoit. Sa représentation de Balzac, qui lui vaut les critiques acerbes des commanditaires, lui fait dire : « Je ne cherche pas à plaire, je cherche le vrai », et la conception en trois dimensions que permet la sculpture insuffle effectivement à ses personnages une chair, quelle qu’en soit la matière. D’où l’importance des modèles, nécessaire à l’acte créateur, Rodin n’hésitant pas à ruser quand ce dernier se montre récalcitrant : il fera ainsi Victor Hugo de mémoire, allant du modèle à la tête sculptée. Pour le fameux Balzac, il cherche un profil approchant pour scruter et reproduire le vivant qu’il a  besoin de contempler. Ce rapport au corps, Jacques Doillon l’avait admirablement travaillé avec Mes séances de lutte (2013), hypnotique joute physique où, lors d’une scène, la chair rose devenait boueuse, transformant le couple luttant en statue en mouvement.  Le film prend le parti de plans longs pour accompagner dans son geste un Vincent Lindon époustouflant, habité par la figure du maitre et qui, discrètement, prendra au détour d’un plan, l’attitude de son mythique Penseur. Rythmé par des fondus au noir qui confère au film son aspect de velours, Rodin est un film passionnant sur un dompteur de matière qui donne vie à l’inerte.

25/05/2017    

mercredi 10 mai 2017

► ALIEN : COVENANT

Réalisé par Ridley Scott ; écrit par John Logan et Dante Harper


... Créatures et créateurs


Presque 40 ans déjà que le Xénomorphe du film Alien : le huitième passager (1979) hante l’histoire du cinéma, devenue la figure de proue d’une saga stellaire horrifique aux grandes qualités ayant pour principe d’avoir vu chacun de ses opus réalisé par un cinéaste de renom à l’univers spécifique. 2012 avait marqué un tournant avec le retour tant espéré de Ridley Scott aux manœuvres après 15 ans de jachère avec Prometheus. Réalisateur inaugural qui donna le tempo de la série de films, il avait laissé sa place à James Cameron (Aliens, le retour, 1986), David Fincher (Alien 3, 1992) puis notre français Jean-Pierre Jeunet (Alien, la résurrection, 1997). Ce 5ème film avait pris la forme d’une préquelle situé 29 ans avant l’action du premier et donc sans le personnage mythique de Ripley qui lança la carrière de Sigourney Weaver. Prometheus se distingue de la saga en ayant l’ambition alléchante, non plus de reprendre uniquement le schéma de l’affrontement entre humain et créature, mais de nous faire découvrir les origines du monstre extra-terrestre. Le professeur Elisabeth Shaw, suite à des indices rupestres laissés sur Terre, part à la recherche de ceux qu’elle pense être les fondateurs des êtres humains. Son périple la mène, elle et son équipe ainsi que l’androïde David, sur une planète inconnue où elle en apprend plus sur ces « Ingénieurs » ; mais s’ils trouvent des réponses, ils se font également contaminés par un virus qui fait éclore, sous sa forme primitive, un redoutable Xénomorphe…Alien Covenant reprend 10 ans après ces événements et lui est intrinsèquement lié, ce qui fait de l’ensemble un diptyque. Un vaisseau cargo avec à son bord de nombreux colons et des embryons destinés à peupler une planète habitable est touché par une éruption stellaire qui oblige l’androïde Walter (modèle similaire à David) à réveiller en urgence l’équipage en biostase. Au cours des réparations, un étrange signal humain est capté en provenance de l’espace : l’ordinateur de bord localise la source qui se situe sur une planète à proximité, celle-ci possède une atmosphère et le commandant décide d’y mener une exploration. Attaqués par des créatures, ils sont sauvés par un homme mystérieux qui n’est autre que David : les voilà donc sur la planète des Ingénieurs mais tous ont été terrassés et l’ambivalent androïde semble dissimuler bien des secrets…  Ridley Scott poursuit avec enthousiasme, et pour notre satisfaction, sa genèse version Alien en prenant le temps de développer un propos qui met en tension le pouvoir créateur et ses effets : une optique palpitante qui réserve bien des surprises pour cette saga régénérée.


La franchise conserve sa spécificité dans le choix d’un personnage féminin meneur : si Ripley en reste le modèle par excellence, la relève a suivi avec Elisabeth (Noomi Rapace) d’abord et sa quête des origines puis avec Daniels (Katherine Waterson) dans Alien Covenant qui dès le début fait preuve de caractère en s’opposant au commandant. Celui-ci veut se détourner vers le signal alors que Daniels souligne le danger potentiel que cela représente. L’ordinateur de bord (s’il était masculin dans le mémorable 2001 : L’Odyssée de l’espace, le fameux  HAL) est dès le début féminin chez Ridley Scott : l’équipage s’adresse à lui en l’appelant « Mère », comme dans le premier opus. Ce qui va dans le sens d’un film où il est littéralement question de naissance et de ceux qui la donnent : si Prometheus apportait sa réponse concernant les origines humaines, Alien Covenant explicite la mise au monde de la créature à la mâchoire acérée. C’est en toute cohérence que le film se déploie : on retrouve dans les décors les visages sculptés monumentaux aperçus précédemment et une brève séquence nous montre les Ingénieurs sur leur planète, dans leur ville, avant la catastrophe qui en fera une nécropole angoissante. Prometheus avait déjà largement déplacé l’intrigue en dehors du vaisseau (topographie devenue la marque visuelle de la saga avec ses longs couloirs, ses sas et sa carlingue), ce nouvel opus accentue encore ce dépaysement en proposant même une échappée dans une flore qui rappelle l’environnement de Predator. Cette orientation vers le sol qui se substitue à l’espace permet précisément de donner un cadre à l’éclosion de l’affreux, un endroit formalisé qui prend la forme d’une grotte ancestrale, comme un écho à l’habitat primitif des premiers hommes. Si l’idée de la filiation était le fil conducteur de la première partie du diptyque, le principe de création anime la seconde.


Seul rescapé du film précédent, David (Michael Fassbender) se dévoile dans un prologue où il échange avec Peter Weyland, dirigeant de la compagnie Weyland, à l’origine des missions scientifiques ou de colonisations des films Alien. Dans un décor épuré aux allures de musée minimaliste, il est question des interrogations fondamentales sur l’existence pour lesquelles David montre déjà un intérêt et une certaine arrogance : « Vous êtes mortel » assène-t-il à son créateur, lui l’androïde qui n’aura de cesse de s’émanciper. Le rappel à l’ordre de Weyland se veut subtil : en lui demandant de lui servir le thé, il réaffirme la dialectique du maître et du serviteur. Mais David se rêve non pas exécuteur mais créateur (la scène de l’enseignement de la flûte à Walter est une litote annonciatrice). Il refuse son statut de « machine » et la rencontre avec cette forme de vie extra-terrestre va être pour lui l’occasion d’exercer un talent terrifiant animé par le désir de perfection (ne doit-il pas son nom au David de Michel-Ange ?). L’ombre de Mary Shelley et de son Frankenstein plane inexorablement sur Alien Covenant : un plan furtif de David se reflétant sur une surface déformante en fait un être effrayant et duel : tout à la fois créature et créateur. Son cabinet de curiosités zoologiques s’apparente à une petite boutique des horreurs où les révélations se font saisissantes. Les évolutions de la bête sont à l’honneur et le film propose des interactions inédites avec cette race mortelle qui rappellent les tentatives humaines à l’œuvre dans Le jour des morts-vivants (Romero, 1986). Ridley Scott ne se contente ainsi pas de pourvoir la saga qu’il a initié d’un passé explicatif, avec Alien Covenant, il prolonge l'engendrement, au son de L’Entrée des Dieux au Walhalla (L’or du Rhin, Wagner), de thèmes profonds qui ouvrent à une nouvelle et riche réflexion sur cet univers décidément monstrueusement fascinant.
 

10/05/2017     

lundi 8 mai 2017

► TUNNEL (2017)

Écrit et réalisé par Kim Seong-hoon, d'après l’œuvre de So Jae-won


... Les intérêts souterrains


Au fil des ans, le cinéma sud-coréen s’est fait une vraie place dans les salles françaises, ce qui a permis aux spectateurs de découvrir des œuvres variées, parfois insolites, toujours surprenantes, qui ont imposé à raison des réalisateurs talentueux tels Kim ki-duk (Pieta), Park Chan-wook (Old Boy), Bong Joon-ho (The Host) ou bien Kim Jee-woon (J’ai rencontré le diable). Kim Seong-hoon n’a pas encore la notoriété de ses aînés mais son cinéma efficace mêlant action, comédie et thriller est un cocktail qui devrait asseoir sa réputation. Son troisième long métrage et deuxième à sortir chez nous, Tunnel, montre une nouvelle fois l’ingéniosité d’un cinéaste qui avait déjà su convaincre avec son tonitruant Hard Day (2014) qui fut d’ailleurs présenté à Cannes à la Quinzaine des réalisateurs, il y a des signes qui ne trompent pas ! Son goût pour l’exiguïté avait donné lieu à des scènes particulièrement réussies dans ce film au suspense redoutable, véritable course contre la montre, rythmé par des rebondissements incessants. Il retrouve cette inclination pour Tunnel qui est en grande partie un huis clos se déroulant dans l’espace topographique cité par le titre. Jeong-soo rentre chez lui après sa journée de travail, sa femme et sa fille l’attendent car c’est l’anniversaire de la petite. En s’engouffrant seul dans un tunnel à flanc de montagne tout juste inauguré, le pauvre conducteur ignore la catastrophe qui va le heurter de plein fouet : la structure s’écroule à son passage et le voilà prisonnier d’un enfer fait de roches et de bétons. Son seul contact avec l’extérieur est son téléphone portable, à la batterie forcément limitée. Les secours s’organisent sous l’œil des médias et du gouvernement mais la mission est périlleuse et les intérêts de chacun pourraient bien condamner l’enseveli à son sort minéral… Rappelant le très médiatique éboulement de la mine de Copiapó au Chili en 2010 où 33 mineurs restèrent enfermés 69 jours sous terre (raconté dans le film Les 33), Tunnel est l’adaptation d’un roman de So Jae-won. Le film se concentre sur la survie d’un homme et sur les efforts des équipes de sauvetage avec suspense et intensité mais l’histoire contient en creux une vive critique d’un système médiatique qui se nourrit à ses propres fins du drame ainsi que de politiques avides de leur notoriété. Édifiant et prenant.

Si on ne pourra jamais faire plus étroit que le cercueil en bois dans lequel se retrouve cloitré le protagoniste de Buried (1h35 sans échappatoire !), l’éboulement dont est victime Jeong-soo ne lui laisse que peu de marge de manœuvres : à peine quelques mètres carrés à l’intérieur de l’habitacle de son véhicule. Cerné par les débris d’un tunnel qui lui est littéralement tombé sur la tête, la difficulté est double : essayer de trouver une position à peu près tenable sans provoquer un nouvel effondrement. Ce défi du personnage devient ipso facto celui de la réalisation qui doit jouer avec cet espace réduit. Kim Seong-hoon se sert de son expérience sur Hard Day où il s’était amusé à mettre ses anti-héros dans des situations où le confinement devenait un enjeu dramatique puissant, comme lors d’une épique scène de bagarre où les deux ennemis s’affrontaient sous un meuble renversé ! Le cadre se fait donc rocheux et poussiéreux, n’offrant qu’un oppressant horizon d’éboulis. Les contorsions du protagoniste sont d’autant plus perceptibles que la caméra filme en plans rapprochés, telle que le veut la contrainte du lieu. La lumière est au diapason puisque les seules sources lumineuses sont le plafonnier de la voiture et des lampes de poches. A l’instar de Buried, Jeong-soo possède un téléphone portable qui va être son lien avec l’extérieur : « C’est sa bouée de sauvetage » déclare le chef des opérations. Mais il va évidemment falloir économiser la batterie : l’utilisation de la technologie est ainsi à double tranchant. La radio qu’il arrive à préserver est également cette fenêtre sonore vers un extérieur inaccessible qui est comme l’écho d’une civilisation qui manque et qui fait du bien : comme lorsque cette station classique diffuse un morceau pop pour faire plaisir à cet auditeur isolé. Gravity (2013) procédait de même avec l’écho terrien de l’Inuit, émouvant aux larmes son héroïne désespérée. 

Et si la victime est figée dans ce chaos d’amas, l’effervescence règne à l’extérieur : Tunnel alterne les deux points de vue pour élargir la situation d’un homme à celle de tout un pays. En effet, les télévisions ne tardent pas à s’emparer de l’accident et cette omniprésence des journalistes gênent les secouristes, ce que le film résume en une séquence très amusante où une multitude de drones s’élancent à la suite de celui des sauveteurs, comme une nuée en quête du scoop. Car l’humour est bien présent, par petites doses, comme une soupape : c’est une constante chez Kim Seong-hoon, son premier film était d’ailleurs une comédie. Les médias ne sont pas les seuls à vouloir s’accaparer la tragédie : le gouvernement, à travers le personnage de la ministre, s’il met certes tout en œuvre pour la réussite de l’opération, se donne surtout en spectacle. La femme de l’emmuré vivant est ainsi contrainte de faire une série de photos avec les officiels dans une scène à l’ironie grinçante. Si la problématique du tunnel n’est pas nouvelle (on se souvient de Daylight, 1996), le film de Kim Seong-hoon génère opportunément des scènes d’actions au niveau de son exiguïté en y greffant une dimension politique qui donne toute sa dimension au propos. Le réalisateur, également scénariste, ordonne avec son sens du rebondissement les péripéties de l’en-bas soumises au diktat de l’en-haut, surtout quand l’affaire nationale commence à lasser… Le conducteur malheureux passe du statut de victime à celui d’otage d’intérêts souterrains qui minent un sauvetage déjà complexe techniquement pour ceux qui sont à l’air libre et humainement pour celui qui sous terre : une simple goutte d’eau devient un graal inespéré. Tunnel fait de son principe d’enfermement une dynamique huilée qui tient en haleine sans étouffer le spectateur : un numéro d’équilibre sacrément réussi entre la profondeur et la surface. 

08/05/2017