mercredi 10 mai 2017

► ALIEN : COVENANT

Réalisé par Ridley Scott ; écrit par John Logan et Dante Harper


... Créatures et créateurs


Presque 40 ans déjà que le Xénomorphe du film Alien : le huitième passager (1979) hante l’histoire du cinéma, devenue la figure de proue d’une saga stellaire horrifique aux grandes qualités ayant pour principe d’avoir vu chacun de ses opus réalisé par un cinéaste de renom à l’univers spécifique. 2012 avait marqué un tournant avec le retour tant espéré de Ridley Scott aux manœuvres après 15 ans de jachère avec Prometheus. Réalisateur inaugural qui donna le tempo de la série de films, il avait laissé sa place à James Cameron (Aliens, le retour, 1986), David Fincher (Alien 3, 1992) puis notre français Jean-Pierre Jeunet (Alien, la résurrection, 1997). Ce 5ème film avait pris la forme d’une préquelle situé 29 ans avant l’action du premier et donc sans le personnage mythique de Ripley qui lança la carrière de Sigourney Weaver. Prometheus se distingue de la saga en ayant l’ambition alléchante, non plus de reprendre uniquement le schéma de l’affrontement entre humain et créature, mais de nous faire découvrir les origines du monstre extra-terrestre. Le professeur Elisabeth Shaw, suite à des indices rupestres laissés sur Terre, part à la recherche de ceux qu’elle pense être les fondateurs des êtres humains. Son périple la mène, elle et son équipe ainsi que l’androïde David, sur une planète inconnue où elle en apprend plus sur ces « Ingénieurs » ; mais s’ils trouvent des réponses, ils se font également contaminés par un virus qui fait éclore, sous sa forme primitive, un redoutable Xénomorphe…Alien Covenant reprend 10 ans après ces événements et lui est intrinsèquement lié, ce qui fait de l’ensemble un diptyque. Un vaisseau cargo avec à son bord de nombreux colons et des embryons destinés à peupler une planète habitable est touché par une éruption stellaire qui oblige l’androïde Walter (modèle similaire à David) à réveiller en urgence l’équipage en biostase. Au cours des réparations, un étrange signal humain est capté en provenance de l’espace : l’ordinateur de bord localise la source qui se situe sur une planète à proximité, celle-ci possède une atmosphère et le commandant décide d’y mener une exploration. Attaqués par des créatures, ils sont sauvés par un homme mystérieux qui n’est autre que David : les voilà donc sur la planète des Ingénieurs mais tous ont été terrassés et l’ambivalent androïde semble dissimuler bien des secrets…  Ridley Scott poursuit avec enthousiasme, et pour notre satisfaction, sa genèse version Alien en prenant le temps de développer un propos qui met en tension le pouvoir créateur et ses effets : une optique palpitante qui réserve bien des surprises pour cette saga régénérée.


La franchise conserve sa spécificité dans le choix d’un personnage féminin meneur : si Ripley en reste le modèle par excellence, la relève a suivi avec Elisabeth (Noomi Rapace) d’abord et sa quête des origines puis avec Daniels (Katherine Waterson) dans Alien Covenant qui dès le début fait preuve de caractère en s’opposant au commandant. Celui-ci veut se détourner vers le signal alors que Daniels souligne le danger potentiel que cela représente. L’ordinateur de bord (s’il était masculin dans le mémorable 2001 : L’Odyssée de l’espace, le fameux  HAL) est dès le début féminin chez Ridley Scott : l’équipage s’adresse à lui en l’appelant « Mère », comme dans le premier opus. Ce qui va dans le sens d’un film où il est littéralement question de naissance et de ceux qui la donnent : si Prometheus apportait sa réponse concernant les origines humaines, Alien Covenant explicite la mise au monde de la créature à la mâchoire acérée. C’est en toute cohérence que le film se déploie : on retrouve dans les décors les visages sculptés monumentaux aperçus précédemment et une brève séquence nous montre les Ingénieurs sur leur planète, dans leur ville, avant la catastrophe qui en fera une nécropole angoissante. Prometheus avait déjà largement déplacé l’intrigue en dehors du vaisseau (topographie devenue la marque visuelle de la saga avec ses longs couloirs, ses sas et sa carlingue), ce nouvel opus accentue encore ce dépaysement en proposant même une échappée dans une flore qui rappelle l’environnement de Predator. Cette orientation vers le sol qui se substitue à l’espace permet précisément de donner un cadre à l’éclosion de l’affreux, un endroit formalisé qui prend la forme d’une grotte ancestrale, comme un écho à l’habitat primitif des premiers hommes. Si l’idée de la filiation était le fil conducteur de la première partie du diptyque, le principe de création anime la seconde.


Seul rescapé du film précédent, David (Michael Fassbender) se dévoile dans un prologue où il échange avec Peter Weyland, dirigeant de la compagnie Weyland, à l’origine des missions scientifiques ou de colonisations des films Alien. Dans un décor épuré aux allures de musée minimaliste, il est question des interrogations fondamentales sur l’existence pour lesquelles David montre déjà un intérêt et une certaine arrogance : « Vous êtes mortel » assène-t-il à son créateur, lui l’androïde qui n’aura de cesse de s’émanciper. Le rappel à l’ordre de Weyland se veut subtil : en lui demandant de lui servir le thé, il réaffirme la dialectique du maître et du serviteur. Mais David se rêve non pas exécuteur mais créateur (la scène de l’enseignement de la flûte à Walter est une litote annonciatrice). Il refuse son statut de « machine » et la rencontre avec cette forme de vie extra-terrestre va être pour lui l’occasion d’exercer un talent terrifiant animé par le désir de perfection (ne doit-il pas son nom au David de Michel-Ange ?). L’ombre de Mary Shelley et de son Frankenstein plane inexorablement sur Alien Covenant : un plan furtif de David se reflétant sur une surface déformante en fait un être effrayant et duel : tout à la fois créature et créateur. Son cabinet de curiosités zoologiques s’apparente à une petite boutique des horreurs où les révélations se font saisissantes. Les évolutions de la bête sont à l’honneur et le film propose des interactions inédites avec cette race mortelle qui rappellent les tentatives humaines à l’œuvre dans Le jour des morts-vivants (Romero, 1986). Ridley Scott ne se contente ainsi pas de pourvoir la saga qu’il a initié d’un passé explicatif, avec Alien Covenant, il prolonge l'engendrement, au son de L’Entrée des Dieux au Walhalla (L’or du Rhin, Wagner), de thèmes profonds qui ouvrent à une nouvelle et riche réflexion sur cet univers décidément monstrueusement fascinant.
 

10/05/2017     

lundi 8 mai 2017

► TUNNEL (2017)

Écrit et réalisé par Kim Seong-hoon, d'après l’œuvre de So Jae-won


... Les intérêts souterrains


Au fil des ans, le cinéma sud-coréen s’est fait une vraie place dans les salles françaises, ce qui a permis aux spectateurs de découvrir des œuvres variées, parfois insolites, toujours surprenantes, qui ont imposé à raison des réalisateurs talentueux tels Kim ki-duk (Pieta), Park Chan-wook (Old Boy), Bong Joon-ho (The Host) ou bien Kim Jee-woon (J’ai rencontré le diable). Kim Seong-hoon n’a pas encore la notoriété de ses aînés mais son cinéma efficace mêlant action, comédie et thriller est un cocktail qui devrait asseoir sa réputation. Son troisième long métrage et deuxième à sortir chez nous, Tunnel, montre une nouvelle fois l’ingéniosité d’un cinéaste qui avait déjà su convaincre avec son tonitruant Hard Day (2014) qui fut d’ailleurs présenté à Cannes à la Quinzaine des réalisateurs, il y a des signes qui ne trompent pas ! Son goût pour l’exiguïté avait donné lieu à des scènes particulièrement réussies dans ce film au suspense redoutable, véritable course contre la montre, rythmé par des rebondissements incessants. Il retrouve cette inclination pour Tunnel qui est en grande partie un huis clos se déroulant dans l’espace topographique cité par le titre. Jeong-soo rentre chez lui après sa journée de travail, sa femme et sa fille l’attendent car c’est l’anniversaire de la petite. En s’engouffrant seul dans un tunnel à flanc de montagne tout juste inauguré, le pauvre conducteur ignore la catastrophe qui va le heurter de plein fouet : la structure s’écroule à son passage et le voilà prisonnier d’un enfer fait de roches et de bétons. Son seul contact avec l’extérieur est son téléphone portable, à la batterie forcément limitée. Les secours s’organisent sous l’œil des médias et du gouvernement mais la mission est périlleuse et les intérêts de chacun pourraient bien condamner l’enseveli à son sort minéral… Rappelant le très médiatique éboulement de la mine de Copiapó au Chili en 2010 où 33 mineurs restèrent enfermés 69 jours sous terre (raconté dans le film Les 33), Tunnel est l’adaptation d’un roman de So Jae-won. Le film se concentre sur la survie d’un homme et sur les efforts des équipes de sauvetage avec suspense et intensité mais l’histoire contient en creux une vive critique d’un système médiatique qui se nourrit à ses propres fins du drame ainsi que de politiques avides de leur notoriété. Édifiant et prenant.

Si on ne pourra jamais faire plus étroit que le cercueil en bois dans lequel se retrouve cloitré le protagoniste de Buried (1h35 sans échappatoire !), l’éboulement dont est victime Jeong-soo ne lui laisse que peu de marge de manœuvres : à peine quelques mètres carrés à l’intérieur de l’habitacle de son véhicule. Cerné par les débris d’un tunnel qui lui est littéralement tombé sur la tête, la difficulté est double : essayer de trouver une position à peu près tenable sans provoquer un nouvel effondrement. Ce défi du personnage devient ipso facto celui de la réalisation qui doit jouer avec cet espace réduit. Kim Seong-hoon se sert de son expérience sur Hard Day où il s’était amusé à mettre ses anti-héros dans des situations où le confinement devenait un enjeu dramatique puissant, comme lors d’une épique scène de bagarre où les deux ennemis s’affrontaient sous un meuble renversé ! Le cadre se fait donc rocheux et poussiéreux, n’offrant qu’un oppressant horizon d’éboulis. Les contorsions du protagoniste sont d’autant plus perceptibles que la caméra filme en plans rapprochés, telle que le veut la contrainte du lieu. La lumière est au diapason puisque les seules sources lumineuses sont le plafonnier de la voiture et des lampes de poches. A l’instar de Buried, Jeong-soo possède un téléphone portable qui va être son lien avec l’extérieur : « C’est sa bouée de sauvetage » déclare le chef des opérations. Mais il va évidemment falloir économiser la batterie : l’utilisation de la technologie est ainsi à double tranchant. La radio qu’il arrive à préserver est également cette fenêtre sonore vers un extérieur inaccessible qui est comme l’écho d’une civilisation qui manque et qui fait du bien : comme lorsque cette station classique diffuse un morceau pop pour faire plaisir à cet auditeur isolé. Gravity (2013) procédait de même avec l’écho terrien de l’Inuit, émouvant aux larmes son héroïne désespérée. 

Et si la victime est figée dans ce chaos d’amas, l’effervescence règne à l’extérieur : Tunnel alterne les deux points de vue pour élargir la situation d’un homme à celle de tout un pays. En effet, les télévisions ne tardent pas à s’emparer de l’accident et cette omniprésence des journalistes gênent les secouristes, ce que le film résume en une séquence très amusante où une multitude de drones s’élancent à la suite de celui des sauveteurs, comme une nuée en quête du scoop. Car l’humour est bien présent, par petites doses, comme une soupape : c’est une constante chez Kim Seong-hoon, son premier film était d’ailleurs une comédie. Les médias ne sont pas les seuls à vouloir s’accaparer la tragédie : le gouvernement, à travers le personnage de la ministre, s’il met certes tout en œuvre pour la réussite de l’opération, se donne surtout en spectacle. La femme de l’emmuré vivant est ainsi contrainte de faire une série de photos avec les officiels dans une scène à l’ironie grinçante. Si la problématique du tunnel n’est pas nouvelle (on se souvient de Daylight, 1996), le film de Kim Seong-hoon génère opportunément des scènes d’actions au niveau de son exiguïté en y greffant une dimension politique qui donne toute sa dimension au propos. Le réalisateur, également scénariste, ordonne avec son sens du rebondissement les péripéties de l’en-bas soumises au diktat de l’en-haut, surtout quand l’affaire nationale commence à lasser… Le conducteur malheureux passe du statut de victime à celui d’otage d’intérêts souterrains qui minent un sauvetage déjà complexe techniquement pour ceux qui sont à l’air libre et humainement pour celui qui sous terre : une simple goutte d’eau devient un graal inespéré. Tunnel fait de son principe d’enfermement une dynamique huilée qui tient en haleine sans étouffer le spectateur : un numéro d’équilibre sacrément réussi entre la profondeur et la surface. 

08/05/2017

mercredi 26 avril 2017

► LA COLERE D'UN HOMME PATIENT (2017)

Réalisé par Raúl Arévalo ; écrit par Raúl Arévalo et David Pulido



... La froide équipée


Si nous avons nos Césars, les espagnols ont leurs Goyas et ces derniers ont d’ailleurs lieu également en Février, la prestigieuse cérémonie ibérique a ainsi récemment décernée ses récompenses à l’occasion de sa 31ème édition et La colère d’un homme patient (Tarde para la ira) de Raúl Arévalo en a remportés pas moins de 4 ! Meilleur film, meilleur nouveau réalisateur, meilleur scénario et meilleur acteur dans un second rôle pour Manolo Solo, de quoi se faire remarquer en dehors de son pays. Le festival international du film policier de Beaune ne s’y est d’ailleurs pas trompé en attribuant à son tour deux prix au film espagnol : celui du jury ex-aequo et celui de la critique, de quoi confirmer l’intérêt pour ce qui est le premier film de son réalisateur, connu jusqu’ici comme acteur. En effet, Raúl Arévalo est très populaire en Espagne où il est apparaît aussi bien dans des séries qu’au cinéma ou au théâtre, ses rôles lui ont permis de remporter plusieurs prix dans son pays d’origine. Après un court-métrage en 2008, il passe donc à la réalisation de son premier long avec un talent certain. Il ne choisit pas la facilité en proposant un thriller sec et violent qui prend la forme d’un road-movie vengeur. José fréquente le bar d’un centre-ville, il est un ami du patron dont le beau-frère doit sortir de prison dans quelques jours. Lié à la sœur de ce dernier, Ana, dont il a un enfant, Curro est un dur qui vient de passer 8 ans derrière les barreaux pour un braquage qui a mal tourné. Il était le chauffeur et fut le seul à se faire arrêter. Alors que José est troublé par Ana, Curro réintègre le foyer : c’est le moment que choisit José pour le contacter : il a besoin de renseignements sur les complices qu’il n’a jamais dénoncés… Au fil du temps, le film de vengeance a fini par devenir un genre à part entière mais tous n’ont pas la même qualité et encore moins la même ambition. La colère d’un homme patient se distingue et évite quant à lui l’emphase pour mieux être en phase avec des personnages embarqués dans une froide et atypique équipée qui se révèle être une partie de poker au suspense affuté et meurtrier.

Récompensé à juste titre, le travail sur le scénario se fait sentir dès le début : le film est scindé en quatre modules introductifs annoncés par des cartons (Le bar, la famille, Ana, Curro) et un cinquième (La colère) qui déroulera la traque proprement dite. L’histoire ménage son spectateur en distillant des éléments épars et en jouant sur les fausses pistes. C’est finalement José (Antonio de la Torre), l’ami de la famille, qui semble étrangement s’intéresser à cette affaire classée du braquage. Son duel à la table de poker avec un Curro (Luis Callejo) fraîchement sorti prend tout son sens à rebours : la tension qui est alors palpable n’est rien face à ce qui attend les deux hommes et cette fois-ci, José ne se contentera pas d’abattre des cartes. L’affrontement change de dimension et procède par inversion : le calme et terne José se transforme en meneur déterminé et implacable tandis que l’ex-taulard nerveux et impulsif devient l’outil d’une vengeance, subissant les manœuvres d’un homme qui n’a pourtant a priori ni le caractère ni la carrure pour mener ses expéditions punitives. Tel était le cas de Dwight dans le fameux Blue Ruin (la surprise du cinéma indépendant en 2014) ou encore de Diane dans Moka (2016), l’un voulant venger ses parents, l’autre son fils : tous ces personnages ont en commun une cassure qui a nourri une douleur viscérale, faisant de ces êtres ordinaires, des protagonistes en quête du pire. José a ainsi basculé dans une nature qui n’est pas la sienne et qu’il va acquérir au fur et à mesure, c’est là toute la subtilité du film. Il faut le voir tremblant face à Curro alors même qu’il vient de le contacter pour lui exposer son plan, à la violence physique de ce dernier répond un homme impassible qui encaisse et que les passages à l’acte ne feront qu’endurcir tandis que Curro se liquéfiera. 

La scène du premier meurtre est à ce propos remarquable dans la gestion de son intensité : trois personnages et un tournevis suffise au réalisateur pour composer crescendo un moment fort qui lance la sauvagerie et montre le basculement de José. Les deux compères de circonstance ont retrouvé Triana (Mano Solo), l’un des braqueurs, et sont avec lui dans un sous-sol quand surgit l’opportunité d’en finir. La mise en scène s’appuie sur un contraste entre la future victime lancée dans une joyeuse logorrhée, un Curro qui ignore comment compte agir José, et ce dernier dont l’acte germe en direct. Cette haletante hésitation sera reprise dans la scène de la voiture où, jusqu’au dernier moment, chacun semble ignorer (spectateur compris), si José va descendre ou pas pour suivre le second braqueur. Efficace. D’autant plus que Raúl Arévalo filme cette échappée macabre avec un parti pris qui est celui du gros plan, faisant ainsi de cette proximité le récit d’une intimité implicite : celle de deux hommes qui agissent par amour, chacun pour une femme, soit perdue, soit en danger. Et l’unique scène où José ose la confession (séquence de la nuit à l’hôtel) est précisément filmée non pas en plan rapproché, commun à ce genre de situations, mais en plan large, dans une pénombre qui ne montre même pas son visage, seule sa voix se dévoile dans une mise en scène à la distance pudique pour cet instant explicitement sensible. Le réalisateur, qui décidemment se différencie positivement, a également fait le choix de tourner en Super 16, ce retour à la pellicule (de plus en plus rare) confère à l’image un grain important qui lui donne cette rugosité qui n’est autre que celle de l’histoire à laquelle on assiste. La colère d’un homme patient est une découverte qui mérite amplement que le spectateur suive ces deux hommes jusqu’au bout d’un périple au chemin du retour incertain…

26/04/2017